Des polyglottes à la langue de bois
Difficile à l’heure de l’Europe, et plus encore de la mondialisation, de ne pas être polyglotte. Quand certains jonglent aisément du magyar au danois, d’autres peinent à finir leur phrase en anglais, tout embarrassés de cette communication lacunaire et quand bien même on leur affirme qu’ils ont un accent très sexy. Dans une conférence organisée par l’alliance française
Qui ne connaît pas l’histoire de cet ingénieur, qui lors d’un voyage en Angleterre, voulut faire un trait d’esprit en mangeant le potage au lard que ses hôtes lui avaient préparé. « La chair est faible mais l’esprit est fort. » voulut-il communiquer et s’empressa d’user de son petit traducteur pour étaler son adage. Cependant, les réactions de ceux qui dinaient avec lui furent pour le moins réservées sinon offensées. Et pour cause, après traduction, le message qu’il avait passé dans la langue de Shakespeare n’était rien moins que « La viande est molle mais le spiritueux est costaud. »
La Tour de Babel, Pieter Bruegel, 1563
Un débat contemporain
On a longtemps cru que la langue n’était qu’un outil, le vêtement avec lequel on habillait les idées. Platon n’écrivait pas plus en grec que Shakespeare en anglais ou Montaigne en français, ils écrivaient. A cela s’ajoutait le préjugé ancien et ethnocentriste que la langue qu’on parle est la seule véritable langue. Aussi pour les grecs, le « barbare » (« l’étranger ») est celui dont le vecteur de communication est un grossier borborygme qui ressemble à bar-bar. C’est à rapprocher aussi du caractère magique du langage : On a longtemps refusé que le Coran, texte incréé (dicté par Dieu par l’intermédiaire de l’archange Gabriel), soit traduit, l’arabe (littéraire) étant son unique langue. Non que le pluralisme linguistique n’existât pas, mais c’était une question que l’on ne se posait pas.
Il fallut patienter jusqu’au XXe siècle pour que l’on se demande si la langue n’avait pas une influence sur les idées, et donc sur l’ensemble de la production littéraire. Émile Benvéniste remarque par exemple que de nombreuses langues européennes ne possèdent pas le verbe « être » et de cette façon démontre qu’Aristote n’a pu, le premier, se poser la question de l’Ontologie (réflexion autour de l’Être) que parce que ce verbe appartient au lexique hellénistique. On remarque aussi qu’en Inuit, la langue des Eskimos, il existe près de vingt termes pour désigner la couleur blanche là où les autres langues doivent recourir à des épithètes pour marquer des nuances. Peu étonnant quand on imagine la teinte dominante de cette région du monde. Ainsi a-t-on pu conclure que le structure grammaticale d’une langue et l’étendue de son lexique conditionne la pensée du peuple qui la parle.
A chaque langue son feeling
Mais voilà : si chaque langage est d’une irréductible singularité, alors la traduction devient incertaine, condamnée à l’approximation. Cette idée, défendue par la vague du déconstructionnisme (Derrida) et les philosophes de l’Absurde (à rapprocher étymologiquement de « sourd ») est particulièrement vraie pour les sentiments ou les abstractions : quelle est l’identité du « sentiment » français avec le feeling anglais ou le Gefühle allemand ? Cette idée était déjà apparue chez Herder, auteur allemand du Sturm und Drang affirmant peuple a son génie, un génie qui est expressément l’expression d’une langue. Cette particularité va être transformée en gouffre infranchissable et, à l’opposé de ce que désirait Herder, qui ne faisait aucune hiérarchie entre les peuples, les cultures vont se montrer désireuses de défende leur langue. Du Bellay, auteur français du XVIe siècle ne fait rien d’autre dans son Défense et Illustration de la langue française.
On compte aujourd’hui près de 5 000 langues, dans un siècle il n’en restera que 500. La gravité apparente de ce constat vient précisément de l’impression qu’avec une langue, c’est toute l’âme d’un peuple qui disparaît. La mondialisation est en train de réussir ce que des siècles de colonisation et d’impérialisme n’avaient pas fait.
« Il n’y a pas d’intraduisible »
Dépassant ces singularités, C. Gaudin soutient la thèse contraire qu’il existe un universel de la langue. La façon que les hommes ont de nommer leur corps et ses parties est un exemple d’universel abstrait. Les français par exemple ont découpé le membre supérieur de l’homme en main, poignet, bras, coude, avant-bras et épaule, une partition assez arbitraire mais que l’on retrouve pourtant dans toutes les langues. De la même façon, tout peuple sait nommer la lune et le soleil, distinguer un océan d’un lac et d’un fleuve. Quand croît la complexité des expressions ou des termes, c’est alors à l’intelligence humaine de trouver des équivalents. Une association promouvant la contraception dans des Pays d’Afrique équatoriale dût ainsi trouver un équivalent pour « contraception ». Après le cuisant échec d’une traduction signifiant « barrer la route aux enfants » dans une terre ou la grossesse est un don divin, ils s’accordèrent sur l’expression « Espacer les plans de Sorgo lors du repiquage ». Tout un programme.
Chaque langue est aussi concrètement universelle, par exemple le français. Non au sens de Rivarol (De l’universalité de la langue française) qui prétendait qu’elle s’imposait par sa perfection logique, ni même au sens géographique malgré la francophonie subsistante, mais universelle dans le sens où, comme toutes les autres, ses œuvres peuvent être comprises partout : il réside une force et une qualité dans la singularité, de la même façon qu’un chef d’œuvre comme la 9e Symphonie de Beethoven est unique et intransposable, mais que certains de ses plus grands interprètes sont des ressortissants de Corée ou du Japon, dont la structure musicale est pourtant lointaine. La traduction n’a plus qu’à s’ajouter très simplement là-dessus : Goethe ne faisait-il pas remarquer à Nerval, qui l’avait traduit, que son Faust était presque meilleur en français qu’en allemand ?
La Tour de Babel, Pieter Bruegel, 1563Un débat contemporain
On a longtemps cru que la langue n’était qu’un outil, le vêtement avec lequel on habillait les idées. Platon n’écrivait pas plus en grec que Shakespeare en anglais ou Montaigne en français, ils écrivaient. A cela s’ajoutait le préjugé ancien et ethnocentriste que la langue qu’on parle est la seule véritable langue. Aussi pour les grecs, le « barbare » (« l’étranger ») est celui dont le vecteur de communication est un grossier borborygme qui ressemble à bar-bar. C’est à rapprocher aussi du caractère magique du langage : On a longtemps refusé que le Coran, texte incréé (dicté par Dieu par l’intermédiaire de l’archange Gabriel), soit traduit, l’arabe (littéraire) étant son unique langue. Non que le pluralisme linguistique n’existât pas, mais c’était une question que l’on ne se posait pas.
Il fallut patienter jusqu’au XXe siècle pour que l’on se demande si la langue n’avait pas une influence sur les idées, et donc sur l’ensemble de la production littéraire. Émile Benvéniste remarque par exemple que de nombreuses langues européennes ne possèdent pas le verbe « être » et de cette façon démontre qu’Aristote n’a pu, le premier, se poser la question de l’Ontologie (réflexion autour de l’Être) que parce que ce verbe appartient au lexique hellénistique. On remarque aussi qu’en Inuit, la langue des Eskimos, il existe près de vingt termes pour désigner la couleur blanche là où les autres langues doivent recourir à des épithètes pour marquer des nuances. Peu étonnant quand on imagine la teinte dominante de cette région du monde. Ainsi a-t-on pu conclure que le structure grammaticale d’une langue et l’étendue de son lexique conditionne la pensée du peuple qui la parle.
A chaque langue son feeling
Mais voilà : si chaque langage est d’une irréductible singularité, alors la traduction devient incertaine, condamnée à l’approximation. Cette idée, défendue par la vague du déconstructionnisme (Derrida) et les philosophes de l’Absurde (à rapprocher étymologiquement de « sourd ») est particulièrement vraie pour les sentiments ou les abstractions : quelle est l’identité du « sentiment » français avec le feeling anglais ou le Gefühle allemand ? Cette idée était déjà apparue chez Herder, auteur allemand du Sturm und Drang affirmant peuple a son génie, un génie qui est expressément l’expression d’une langue. Cette particularité va être transformée en gouffre infranchissable et, à l’opposé de ce que désirait Herder, qui ne faisait aucune hiérarchie entre les peuples, les cultures vont se montrer désireuses de défende leur langue. Du Bellay, auteur français du XVIe siècle ne fait rien d’autre dans son Défense et Illustration de la langue française.
On compte aujourd’hui près de 5 000 langues, dans un siècle il n’en restera que 500. La gravité apparente de ce constat vient précisément de l’impression qu’avec une langue, c’est toute l’âme d’un peuple qui disparaît. La mondialisation est en train de réussir ce que des siècles de colonisation et d’impérialisme n’avaient pas fait.
« Il n’y a pas d’intraduisible »
Dépassant ces singularités, C. Gaudin soutient la thèse contraire qu’il existe un universel de la langue. La façon que les hommes ont de nommer leur corps et ses parties est un exemple d’universel abstrait. Les français par exemple ont découpé le membre supérieur de l’homme en main, poignet, bras, coude, avant-bras et épaule, une partition assez arbitraire mais que l’on retrouve pourtant dans toutes les langues. De la même façon, tout peuple sait nommer la lune et le soleil, distinguer un océan d’un lac et d’un fleuve. Quand croît la complexité des expressions ou des termes, c’est alors à l’intelligence humaine de trouver des équivalents. Une association promouvant la contraception dans des Pays d’Afrique équatoriale dût ainsi trouver un équivalent pour « contraception ». Après le cuisant échec d’une traduction signifiant « barrer la route aux enfants » dans une terre ou la grossesse est un don divin, ils s’accordèrent sur l’expression « Espacer les plans de Sorgo lors du repiquage ». Tout un programme.
Chaque langue est aussi concrètement universelle, par exemple le français. Non au sens de Rivarol (De l’universalité de la langue française) qui prétendait qu’elle s’imposait par sa perfection logique, ni même au sens géographique malgré la francophonie subsistante, mais universelle dans le sens où, comme toutes les autres, ses œuvres peuvent être comprises partout : il réside une force et une qualité dans la singularité, de la même façon qu’un chef d’œuvre comme la 9e Symphonie de Beethoven est unique et intransposable, mais que certains de ses plus grands interprètes sont des ressortissants de Corée ou du Japon, dont la structure musicale est pourtant lointaine. La traduction n’a plus qu’à s’ajouter très simplement là-dessus : Goethe ne faisait-il pas remarquer à Nerval, qui l’avait traduit, que son Faust était presque meilleur en français qu’en allemand ?



Commentaires
Excellent article. Je ne sais plus qui a dit "traduttore, traditore", exprimant par un jeu de mot en italien que traduire c'est trahir.
Le problème de la langue renvoie à une thématique encore plus universelle, celle de la communication.
Le SETI (recherche de signaux extra-terrestres) se demandait par exemple comment communiquer avec les intelligences du Cosmos. Un problème se posait à eux, un problème tout simple. Par exemple, souriez à un humain, il va prendre ce geste comme amical et entamera le dialogue. Souriez à un loup, vous lui montrez vos dents donc vous l'agressez. Souriez à un chimpanzé, il croira que vous avez peur de lui.
Epineux problème...
c'est du latin lapin, pas de l'italien
Bonjour à tous,
En fait il s'agit bien d'italien et non pas de latin.
Adriano
Voilà un texte remarquablement écrit. Mais, je ne saurais pas dire pourquoi de prime abord, j'ai le sentiment qu'il traite plus de traduction vers une langue étrangère (du thème, si l'on veut) que de traduction à partir d'une langue étrangère. Il me semble (c'est très peu raisonné) que lorsqu'on traduit vers sa langue maternelle, comme le font les traducteurs professionnels, rien n'est vraiment intraduisible : ni le Blanc des eskimos, ni la faible chair des français. Cette erreur (fameuse) vient d'ailleurs bien du fait que le français en question a voulu épater la galerie dans une langue qu'il ne connaissait pas. Or, la traduction, ce n'est pas s'exprimer dans une langue inconnue. C'est rendre dans la langue qu'on maîtrise le mieux un texte rédigé à l'origine dans une langue étrangère, qu'on connaît moins bien. Non ?
Guillaume
Anyword
Je suis complètement d'accord Guillaume (et merci pour le compliment) : L'important en traduction est beaucoup moins de maitriser la langue initiale (seule compte notre compréhension du sens et de la poétique) que celle dans laquelle on traduit et qu'on doit pouvoir parfaitement modeler comme une sculpture..
tout passe tout lasse sauf... :)
tout passe tout lasse sauf... :)
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